Ressources humaines en santé: faut-il faire un choix entre les CHSLD et les hôpitaux ?

Roxane Borgès da Silva - La Presse
Avril 2020

La COVID-19 est arrivée au Québec avec un décalage de quelques semaines par rapport aux autres pays. Face à la construction d’hôpitaux chinois en des temps records et devant la situation en Italie, le Québec a décidé de réallouer massivement les ressources dans les hôpitaux et les soins intensifs pour ne pas avoir à expérimenter les décisions difficiles de choisir qui aura le droit au respirateur mécanique ou non.

Le coût d’opportunité de cette réallocation des ressources était difficile à mesurer dans une situation sans cesse en changement évoluant au fil des heures. Dans ce contexte, 6000 lits en soins hospitaliers ont été libérés au Québec.

C’est alors que la crise a vu le jour dans les CHSLD. Le nombre de morts en CHSLD révèle une réelle crise de notre système de soins de santé. Nos aînés les plus démunis vivaient dans des conditions précaires où l’équilibre entre les besoins des résidants et les ressources humaines disponibles pour y répondre était très instable et même insatisfaisant, selon plusieurs études.

Réajustement de l’allocation des ressources

Le gouvernement a donc dû réajuster l’allocation des ressources. En termes de ressources matérielles, les équipements de protection individuelle sont devenus obligatoires à partir du 4 avril dans les CHSLD. Du côté des ressources humaines, alors que les CHSLD vivaient déjà une pénurie, de nombreux préposés aux bénéficiaires et infirmières ont été infectés ou ont dû être mis en quarantaine. Le gouvernement a donc fait appel à la population. À cause d’un système de gestion des dossiers de bénévoles (via le site jecontribue.ca) déficient ou à cause d’un manque de bénévoles formés aptes à aider tout de suite en CHSLD, les renforts ne suffisaient pas. Quelques membres de l’armée canadienne ont été déployés dans les CHSLD.

Le gouvernement a donc décidé de réallouer les travailleurs des hôpitaux aux CHSLD. Les opérations et interventions hospitalières semi-urgentes ont donc été repoussées.

Les équipes soignantes des milieux hospitaliers, et parmi elles les médecins spécialistes, ont été appelées en renfort. 

Ces femmes et ces hommes hautement qualifiés pour diagnostiquer, opérer, traiter des patients complexes ont été appelés à faire un travail de préposés aux bénéficiaires pour lequel ils n’étaient pas formés. 

Qu’on se le dise, les préposés aux bénéficiaires ont une formation très spécifique qui leur permet d’offrir de l’assistance aux patients sans se blesser et sans les blesser, une formation non offerte dans le cursus médical.

Dans le contexte des problèmes du présent, afin de tenter de sauver la vie de centaines de personnes, nos aînés les plus démunis vivant en CHSLD, appeler les équipes soignantes des hôpitaux en renfort était une solution relativement rapide et facile à mettre en œuvre.

Une force de travail disponible

Cependant, un grand nombre de professionnels de la santé (ni infirmiers ou médecins) s’offrent à aider en CHSLD. Les étudiants en soins infirmiers et des autres disciplines de la santé et les externes en médecine n’ont pas été appelés. De même, un grand nombre de médecins et infirmières formés à l’étranger sont prêts à aider. Mais on refuse de reconnaître leurs compétences. Doit-on vraiment faire un choix entre les opérations semi-urgentes et les CHSLD ? Non, il est très certainement possible d’allouer les ressources humaines de manière efficiente pour subvenir aux besoins de tous.

La France a mobilisé tous ses étudiants en soins infirmiers et en travail social pour aller prêter main-forte dans leurs Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). On nous reproche souvent de fonctionner en silos au Québec ? 

Serait-il possible aujourd’hui, en temps de crise sanitaire majeure et inédite, de faire la démonstration qu’il est possible d’assouplir nos processus administratifs ?

En tant que nation québécoise, pouvons-nous réallouer toutes les ressources humaines disponibles de manière efficiente ? Les étudiants en soins infirmiers et les professionnels de la santé formés ici (physiothérapeutes, ergothérapeutes, chiropraticiens, hygiénistes dentaires, dentistes, orthophonistes, optométristes, etc.) ou à l’étranger sont très nombreux et seraient en mesure de pallier le manque de ressources humaines dans les CHSLD si les processus administratifs d’embauche étaient allégés.

Choisir une allocation efficiente des ressources

Laissons les médecins spécialistes diagnostiquer, opérer et traiter nos patients, enfants et adultes, qui en ont besoin. Ne laissons pas tomber nos patients.

N’opposons pas les besoins en assistance et en soins des aînés à ceux du reste de la population alors qu’il est possible de satisfaire les besoins de tous au prix d’allègements des processus ou de petites transgressions administratives. Ces transgressions seront socialement moins coûteuses que les conséquences de déficits en soins pour la population.

Nous voulons le meilleur pour le Québec et c’est ce qui doit guider la décision politique. Les processus administratifs ne doivent pas être un frein à l’allocation des ressources humaines pour le bien-être de tous, nos aînés, nos adultes et nos enfants. Soyons efficients dans la gestion de nos ressources humaines en santé.

* Cosignataires : Réjean Hébert, professeur titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal ; Sylvie Perreault, professeure titulaire à la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal ; Delphine Bosson-Rieutort, professeure adjointe à l’École de santé publique de l’Université de Montréal ; et Régis Blais, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

https://www.lapresse.ca/debats/opinions/202004/26/01-5270999-ressources-humaines-en-sante-faut-il-faire-un-choix-entre-les-chsld-et-les-hopitaux-.php

Roxane Borgès da Silva

Roxane Borgès Da Silva

Professeure, département de gestion, d’évaluation et de politique de la santé, École de santé publique, Université de Montréal